LA ROSE DE L’ÉGLISE DES CORDELIERS

Le confinement se poursuit. Après un voyage en Normandie la semaine dernière, je vous propose cette fois-ci un petit tour d'Europe (version Eurovision). Ce voyage va nous mener dans différentes régions françaises mais aussi en Italie, Hongrie, Espagne, Pays-Bas, Allemagne, jusqu'en Israël ! À la fin de l'article, vous trouverez un petit jeu concernant les armoiries des ducs de Lorraine pour fêter le 1er avril.

Installez-vous confortablement et partons ensemble à la découverte des armoiries des ducs de Lorraine. Et comme il faut bien partir de quelque part, notre voyage commence à Nancy, dans l'église des Cordeliers.

L’église des Cordeliers fut construite à la demande de René II pour remercier Dieu suite à sa victoire sur les troupes bourguignonnes de Charles le Téméraire. Il y fit installer sa tombe dont le cénotaphe est encore visible aujourd’hui bien qu’endommagé durant la Révolution française.

L’entrée de cette église se fait par la Grande rue à travers un portail surmonté des armoiries simplifiées des duchés de Lorraine et de Bar. Un premier portail se trouvait autrefois à l’avant des portes de l’édifice. Il a complètement disparu.

Une rose est percée dans le mur. « Dans le compartiment central de cette rose étaient jadis représentées en verres peints les armes pleines de Lorraine et dans les neuf compartiments extérieurs les neuf écussons dont elles se composent »1 nous rapporte Christian Pfister dans son Histoire de Nancy. Sous le règne du duc Antoine, il n’y avait alors que sept quartiers que l’on voit apparaître sur l’une des planches de la Pompe Funèbre de Charles III gravée par Claude de la Ruelle en 1610-1611 ainsi que sur le plan du palais ducal par Claude Deruet datant de 1664.

Pompe funèbre de Charles III - Claude de la Ruelle

Palais ducal de Nancy - Claude Deruet

On y trouvait donc au centre les armes pleines des ducs de Lorraine et dans les six oculi qui l’entourent les six quartiers qui représentent la Hongrie, Naples, Jérusalem, l’Aragon, l’Anjou et le duché de Bar.2

Christian Pfister avait laissé entendre que la verrière avait pu être transformée à la fin du XVIème siècle ou au début du XVIIème siècle pour recevoir les neuf quartiers4. Je ne sais pas quoi en penser vu les gravures de la pompe funèbre et de Claude Deruet plus tardives qui montrent toujours le vitrail avec six oculi.

Quoi qu’il en soit, la Révolution française est passée par là. L’église a été vandalisée et les armoiries rappelant l’ancienne dynastie des ducs de Lorraine représentées un peu partout dans l’édifice ont été burinées ou détruites. On peut facilement imaginer que le vitrail représentant ces armoiries ait été détruit à cette occasion. Un travail de restauration a été mis en œuvre au XIXème siècle.

Rose de l'église des Cordeliers à Nancy

Le vitrail restauré reprend les armoiries pleines des ducs de Lorraine, couronnées d’une couronne ducale. Les neuf ouvertures qui l’encerclent reçoivent les rayons d’un soleil ayant son cœur au cente de la composition. Ce vitrail se rapproche de la rose de Saint-Nicolas-de-Port attribuée à Valentin Bousch qui a également contribué à l’ornementation de la Cathédrale de Metz. Le visage au centre de la rose est plus récent.

Rose de la basilique de Saint-Nicolas-de-Port

Un groupe m'a fait remarquer qu'à l’occasion du mariage de Otto5 de Habsbourg Lorraine et Régina de Saxe, le 10 mai 1951, dont une photo est exposée dans l'église, le vitrail ne laisse rien apparaître. Alors, vitraux endommagés durant la seconde guerre mondiale ou mis en carton et toujours pas réinstallés à cette date ? Les vitraux sont-ils en restauration au moment du mariage ? Peut-être est-ce tout simplement dû à la luminosité qui ne permet pas de capturer l'image sur la pellicule ?

Difficile donc de dater ce vitrail que nous pouvons voir aujourd’hui. Heureusement, il est plus simple d’expliquer ce qu’il représente.

Guerrier de Dumas rappelait que les armoiries représentent neuf écussons réunis « Quatre royaumes, quatre duchés, sans compter le duché principal et souverain ».6

Avant tout, quelques mots sur la partie centrale, le duché principal et souverain : « D’or, à la bande de gueules, chargée de trois alérions d’argent ». Ce blason, représente les origines des armoiries et le territoire de Lorraine.

En héraldique l’or se traduit par le jaune, la bande représente une diagonale depuis le coin supérieur gauche vers le bas. On parle d’ailleurs plutôt de Dextre (droite) et Senestre (gauche). Gueules signifie le rouge. Enfin les alérions d’argent sont trois petites aigles blanches. Ces aigles n’ont ni serres ni bec. Elles sont l’anagramme du mot Loreina ou Loraine ! Pour en savoir plus sur les règles de l’héraldique, vous pouvez consulter cet article de la BNF : Le langage de l'héraldique.

D’où viennent ces alérions ? La légende remonte à Godefroy de Bouillon. En 1099, à l’occasion de la première croisade, l’armée Chrétienne arrive aux portes de Jérusalem pour délivrer le tombeau du Christ.

Trois oiseaux volaient au dessus de la ville. La légende voulait que celui qui, d’une seule flèche, réussirait à les tuer monterait sur le trône de Jérusalem. Godefroy de Bouillon, dont les armoiries étaient (toujours selon la légende) d’or à la bande de gueules, décocha une flèche et pris les trois oiseaux. Il ajouta les trois alérions d’argent en souvenir de son fait d'arme.

Les ducs de Lorraine laissaient entendre à qui voulait bien les écouter qu’ils descendaient de la famille de Godefroy de Bouillon. Ainsi ses armoiries devinrent celles des ducs de Lorraine.7 Encore une fois, c’est ce que la légende laisse entendre.

Siège de Jérusalem

Godefroy de Bouillon

Les traces les plus anciennes des armoiries de Lorraine sont fournies par des sceaux parvenus jusqu’à nous. On remonte ainsi à Simon II (duc de 1176 à 1205). Il est représenté à cheval, armé, et son écu porte les alérions. Son frère reprend la même image. Ils tiennent sûrement ces armoiries de leur père Mathieu 1er (1139 – 1176).8 Les armoiries simples restent inchangées jusqu’à la mort de Charles II (1390-1431).

Arrive alors sur le trône René d’Anjou et c’est là que tout change. Mais revenons un peu en arrière et surtout pour bien comprendre tout ça : rien ne vaut un arbre généalogique avec de la couleur !

Celui qu’on surnomme le bon Roi René d’Anjou n’est qu’une pièce rapportée (ou une valeur ajoutée) dans l’arbre généalogique des ducs de Lorraine. Pourtant c’est lui qui apportera nombre de nouveaux quartiers sur ces armoiries à commencer par le duché de Bar que les ducs de Lorraine conserveront jusqu’au rattachement du territoire à la France à la mort de Stanislas en 1766.

Allons donc voir du côté de la famille des ducs de Bar pour commencer. Robert 1er de Bar meurt en 1411. Son fils Édouard III prend la succession. Arrive la terrible bataille d’Azaincourt le 25 octobre 1415. Véritable carnage dans le camps français, le duc de Bar y trouve la mort sans descendant. Son frère Jean meurt à ses côté ainsi que leur neveu Robert ; coup dur pour le duché ! Le dernier fils de Robert 1er prend la succession. Il s’agit de Louis 1er.

Sauf que le nouveau duc est également Cardinal et Évêque. Il ne peut pas avoir de descendance propre. Toutefois, il a eu une sœur : Yolande de Bar, épouse du Roi d’Aragon.

Cette sœur a elle-même eu une fille : Yolande d’Aragon, qui a épousé le duc d’Anjou. Ainsi nait René d’Anjou.

Sa mère va proposer à son oncle, Louis 1er , d’adopter René comme héritier du duché. Le Cardinal-Évêque accepte. René deviendra duc de Bar à sa mort.

René d’Anjou, de son côté, épousa Isabelle de Lorraine, fille de Charles II.

En 1430 meurt Louis 1er de Bar, René devient donc duc de Bar. l’année suivante, c’est Charles II qui décède. Il devient également duc de Lorraine ajoutant quelques territoires aux armoiries des ducs de Lorraine, « des territoires dont la maison d’Anjou se trouve l’héritière et qu’elle espère pouvoir conserver »9 . Sans oublier le duché de Bar évidemment.

Par la suite, après la scission du royaume de Sicile, il ne conserve ses prétentions que sur le royaume de Naples et reprit les prétentions familiales sur les royaumes de Hongrie. Nos armoiries commencent à prendre forme.10

Royaume de Hongrie

Royaumes de Sicile et Naples

Royaume de Jérusalem

Duché d'Anjou

Duché de Bar

Armoiries de René d'Anjou

En 1466, le Roi Jean II d’Aragon voit sa population se révolter et offrir ses terres à René d’Anjou. Après tout, sa mère était aragonaise ! Le fils de René d’Anjou : Jean II de Lorraine reprend les armoiries de son père et ajoute le territoire d’Aragon (Nord de l'Espagne) en plein milieu. Il est suivit par son fils Nicolas de Lorraine, qui, sans descendance, marque la fin de la lignée.

Duché d'Aragon

Armoiries de Jean II de Lorraine

Le pouvoir revient alors à Yolande d’Anjou, la fille de René d'Anjou et d'Isabelle de Lorraine, qui abdique au profit de son fils, un comte de Vaudémont, souvenez-vous, le petit fils d’Antoine de Vaudémont.

Le nouveau duc s’appelle René II. Sur les armoiries, il déplace l’Aragon à côté de Jérusalem et place les alérions au centre de la composition.

Armoiries de René II

Le fils de René II, Antoine, ajouta les deux derniers éléments en souvenir de sa mère Philippe de Gueldre, héritière des duchés de Gueldre (à l'Est d'Amsterdam et Rotterdam, Pays-Bas actuels) et de Juliers (Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne).

Duchés de Gueldre et Juliers

Armoiries du duc Antoine

Les armoiries que l'on retrouve sur la rose de l'église des cordeliers sont désormais complètes.

On trouve ainsi dans l’ordre :

Quatre royaumes : Hongrie, Naples, Jérusalem et Aragon
Quatre duché : Anjou, Gueldre, Juliers et Bar

Sans compter le duché principal et souverain de Lorraine sur le tout.


Cette année la visite 1er avril ne pourra pas avoir lieu dans la bonne période. Pour rester dans l'esprit de cette visite, je vous propose un petit jeu.

Vous trouverez ci-dessous dix blasons et logos inspirés des armoiries des ducs de Lorraine. Dans cette liste se cache une de mes inventions.

Cliquez sur les réponses pour voir à quoi correspond chaque image.

Réponse
Armoiries de la famille d’Harcourt, branche cadette des ducs de Lorraine comme Guise et Elbeuf dans l’ordre ci-dessous.
Réponse
Ancien logo de la région Lorraine dessiné en 1993 par CharlElie Couture.
Réponse
Armoiries du Queens’ College à Cambridge, fondé par Marguerite de Lorraine, fille de René d’Anjou et mariée au Roi d’Angleterre Henri VI.
Réponse
Il s’agit d’une tentative de reconstitution du logo de l’entreprise Loreina qui semble avoir fermé. Ils aménageaient des camions-bennes.
Réponse
Blason de la Meurthe-et-Moselle.
Réponse
Logo (actuel ou ancien ?) du consulat de la mirabelle de Lorraine: En savoir plus
Réponse
Armoiries de la ville de Nancy.
Réponse
Armoiries de Henri dit le Lombard, frère du duc Ferri II. Il inversa les couleurs des armes Lorraines. On retrouve encore ce blason sur les armoiries de la ville de Bayon.
Réponse
Armoiries d’Alsace-Lorraine représentées côté allemand suite à l’annexion de l’Alsace et de la Moselle en 1871.
Réponse
Poisson d’avril !

Et si vous ne savez vraiment plus quoi faire. Vous pouvez rechercher les alérions dans les films Sissi !
Prenez soin de vous.

 

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1. Christian Pfister, Histoire de Nancy, T1 – p.617 et 618 : Lire en ligne

2. Michel Hérold, Les vitraux disparus de l'église des Cordeliers de Nancy - page 164 – Lire en ligne

3. Michel Hérold, Les vitraux disparus de l'église des Cordeliers de Nancy - page 168 – Lire en ligne

4. Christian Pfister, Histoire de Nancy, T1 – p.618 – note de bas de page 1 : Lire en ligne

5. Voir la vidéo sur Youtube et sur le site de l'INA

6. Prosper GUERRIER DE DUMAST, Sur les vraies armoiries de la ville de Nancy, dans Bulletins de la Société d'Archéologie lorraine, 1856, pp. 67 et 91 Lire en ligne

7. Abbé Jacques Choux, Les Armes de Lorraine in Le pays Lorrain, 1964, p.2-4. Lire en ligne

8. Abbé Jacques Choux, Les Armes de Lorraine in Le pays Lorrain, 1964, p18-19. Lire en ligne

9. Emmanuel Briard et Henri Lepage, Des titres et prétentions des ducs héréditaires de Lorraine, Mémoires de la Société d’archéologie lorraine, 1885, p. 327 Lire en Ligne

10. British museum, ms. Egerton 1070, F.4v. Voir en ligne

2 thoughts on “LA ROSE DE L’ÉGLISE DES CORDELIERS

  1. Bonjour Romain,

    Encore un travail remarquable et d’une lecture très agréable. Le quiz est également très surprenant. Je vais communiquer le lien de votre article à mes amis.
    Bien cordialement.
    Jacqueline Blanchart

    1. Bonjour,
      Merci pour ce commentaire. J’ai vu qu’un nouvel article était paru chez vous.
      Je vais voir ça rapidement 🙂
      Bon confinement,
      Romain

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